J’avais seize ans.
C’était une journée ordinaire à la campagne. Un ciel neutre, des chemins de terre, des arbres silencieux. En marchant sans but, j’ai croisé un garçon de mon âge, un copain de village, armé d’un fusil. Il était là, décontracté, le doigt encore chaud sur la détente.
— Tu chasses quoi ? lui ai-je demandé.
— Tout.
Le mot a claqué comme un coup de feu.
Il a ajouté, presque fièrement, qu’il avait tiré une buse ce matin-là, dans un champ voisin. J’ai protesté : ces oiseaux sont protégés. Il s’est emporté, prétextant son instinct de chasseur. « Tu peux pas comprendre. T’es pas un homme des bois, t’es un gamin qui cause. »
Je lui ai demandé de me conduire jusqu’à l’oiseau. Il a accepté, non sans défi.
Quand on est arrivé, là, couchée dans l’herbe, était la buse. Encore vivante. Elle bougeait faiblement, son aile cassée comme un drap froissé. Il s’était contenté de tirer… puis de l’abandonner dans sa souffrance.
J’ai senti une vague de colère me traverser. Je lui ai dit qu’il ne méritait pas son arme. Il s’est approché, et sous mes yeux, dans un geste d’intimidation, il a pointé le fusil sur la buse.
Et c’est là que je l’ai vue. Elle. Ses yeux. Le regard de la buse s’est tourné vers moi. Il n’y avait ni sauvagerie ni reproche. Il y avait cette peur qu’on ressent quand on sait que c’est la fin. Et ce regard m’a transpercé.
Je n’ai pas bougé. Pas un geste. Pas un mot. Il a tiré.
Je suis rentré chez moi. Honteux. Cassé. Me traitant de lâche, de spectateur inutile. La nuit tombée, incapable de fermer l’œil, je suis ressorti. J’ai marché dans le noir jusqu’à ce champ.
Elle était là, encore. J’ai mis son corps dans un sac, avec délicatesse. Et je l’ai portée dans un endroit que j’aimais. Une clairière silencieuse, baignée de mousse et d’écorces. Là, j’ai creusé. Et je l’ai enterrée.
En m’excusant.
Je ne saurai jamais si elle m’a entendu. Mais je crois qu’à cet instant, j’ai promis, sans le dire, de ne plus jamais être silencieux devant la cruauté.
Elle était une buse. Elle était sacrée.