Il y a des moments dans la vie où l’on ne s’attend pas à être traversé. Des instants inattendus, qui pourtant ouvrent une brèche.

Lors de l’épidémie de COVID-19, un gymnase que je gérais a été réquisitionné pour devenir un centre d’accueil pour les sans-abri. J’ai d’abord agi par devoir. J’étais gestionnaire. Je m’occupais du bon fonctionnement des lieux. Mais très vite, quelque chose en moi a changé. L’armure a commencé à se fendre. À travers les regards, les silences, les éclats de rire et les blessures de ceux que la vie avait jetés dehors, j’ai ressenti une humanité brute, belle, douloureuse.

Un jour, j’ai proposé un rituel : le bâton de parole. Appris lors d’un stage chamanique, c’est un moment sacré où chacun parle à son tour, avec le cœur. Ce jour-là, dans ce gymnase transformé en refuge, la parole a circulé. Les cœurs se sont ouverts. Les regards se sont faits tendres. Les silences, lourds de vérité.

Quand ce fut à moi de parler, je leur ai partagé un souvenir puissant : ma hutte de sudation dans le canyon de Chelly, en Arizona. Ce soir-là, notre guide Gilles avait dit que la Grande Ourse était à l’aplomb exact de notre hutte. Il avait proposé de nous appeler le clan de l’ours. En évoquant cette mémoire, j’ai regardé ces hommes cabossés autour de moi, et j’ai vu en eux la même flamme. Je leur ai dit que chaque matin, en entrant dans ce gymnase, c’était comme si nous pénétrions tous dans la cage d’un tigre endormi : le COVID. Et que nous avancions prudemment, silencieusement, en faisant attention de ne pas le réveiller — c’est-à-dire de ne pas nous contaminer.

Et je leur ai proposé, comme un acte symbolique, de nommer notre cercle : le clan du tigre.

Ce nom a résonné. Certains ont pleuré. Moi aussi. Car à cet instant précis, nous n’étions plus des naufragés égarés. Nous étions une meute, un clan. Unis par quelque chose d’indéfinissable face à ce danger insidieux.

Cette expérience m’a appris que la vulnérabilité est une force. Que l’ego n’a pas sa place sur le chemin du cœur. Et que parfois, dans un gymnase reconverti en sanctuaire, un clan peut naître…