Adolescent, je passais mon temps courbé sur les herbes, un livre de botanique en main, celui de François Couplan. Ce n’était pas la beauté que je cherchais, mais la survie. J’apprenais à reconnaître ce que l’on peut manger, à lire la terre comme d’autres lisent le ciel.
Il y en avait une qui m’obsédait : le chénopode blanc.
Une plante de rien, toute en modestie, mais qui portait en elle le rêve de l’autonomie, du retour aux sources. Elle était l’épinard du pauvre, le trésor caché des terrains vagues.

Mon livre la décrivait comme abondante. Pourtant, j’avais beau arpenter talus, champs et lisières, elle restait invisible.
J’en suis même venu à croire qu’elle se moquait de moi.

Alors j’ai cessé de la chercher.

Un jour, avec des amis, nous avons décidé de jouer à la chasse à l’homme. Une partie grandeur nature. Il y avait deux équipes : les traqueurs et les traqués. Je faisais partie de ceux qui fuient.

On nous avait donné de l’avance. Je suis parti seul et j’ai trouvé refuge dans un champ de hautes herbes. Allongé au sol, camouflé dans la végétation, je guettais. Mes poursuivants passaient à quelques mètres de moi, l’œil tendu vers les branches, croyant que j’étais perché quelque part dans un arbre. J’étais invisible.

Tous les autres de mon équipe avaient été capturés. J’étais le dernier. Le dernier des Mohicans.

C’est alors que mon regard s’est posé, par hasard, sur une plante juste devant mon visage.
Une silhouette familière.
Une nervure bien connue.
Une teinte de vert un peu farineuse.

Le chénopode.
Le chénopode blanc.

Il était là. Partout autour de moi.

Je me suis relevé d’un bond et me suis mis à danser, pris d’une joie incontrôlable, dans mon champ de trophées verts.

Mes copains m’ont sauté dessus.
Ils m’ont dit : t’es con ou quoi ? Tu t’es fait griller.
J’ai répondu : elle est là ! Elle est là !

Ils m’ont regardé comme si j’avais perdu la raison.

Ce jour-là, j’ai compris :

Je n’étais pas un conquérant.
J’étais un chercheur. Un éclaireur.
Je ne vivais pas pour gagner, mais pour comprendre.
Pas pour dominer, mais pour découvrir.

Cette plante, que beaucoup appellent mauvaise herbe, venait de me rappeler, ce qui m’animait profondément et qui j’étais.