Arizona, juin 2017.
Je suis descendu dans le Canyon de Chelly, sanctuaire sacré du peuple navajo. Un lieu où le ciel semble parler aux pierres, où le vent chuchote des récits anciens.
Nous étions venus pour une quête de vision : quatre jours et quatre nuits, seul, sans nourriture, dans un espace choisi — un lieu de pouvoir. Avant cela, une hutte de sudation, des voyages chamaniques, des prières pour la Terre-Mère.
Lors d’un premier voyage, j’ai vu une falaise. Gravé sur sa paroi, un animal aux doigts fins, presque humains. Je ne distinguais pas son nom, seulement une sensation. Une énigme.
Puis un jour, assis au sol, mes pensées vagabondant dans le vent chaud du canyon, mon regard s’est posé sur un caillou entre mes jambes. Il avait la forme exacte d’une tête de lézard. Un frisson a traversé mon corps. La réponse était là. L’animal qui m’accompagnerait n’était pas un prédateur majestueux, mais ce reptile discret, silencieux… vigilant. Le lézard.
Ce même soir, autour du feu, Percy — le chaman navajo qui nous guidait — a raconté une histoire. Celle… d’un lézard. Un lézard qui avait peur de montrer ses vraies couleurs au monde. J’ai écouté en silence, bouleversé. Cette histoire s’adressait à moi. Et à moi seul.
Quelques jours plus tard, je me suis installé pour ma quête, face à une immense falaise. Devine ce qu’elle dessinait ? Le corps d’un lézard, sculpté par le vent et l’érosion. Le même que dans mon premier voyage. Le signe était clair.
Durant ces quatre jours, j’ai beaucoup pensé à mon père, à ma famille, à ma solitude. J’ai parlé au vent. J’ai dormi dans les bras du silence. Et puis, le dernier matin, un lézard réel est sorti de derrière un rocher. Il s’est arrêté net à mes pieds et m’a regardé, droit dans les yeux. Longtemps. Comme pour m’interroger :
« Vas-tu enfin montrer tes couleurs, toi aussi ? »
Puis il est reparti. Tranquillement.
Je suis rentré au camp, changé.
Pas de grande vision spectaculaire. Juste un dialogue avec un lézard.
Et pourtant…
Je crois que c’est ce jour-là que j’ai compris quelque chose de fondamental :
la puissance n’a pas toujours besoin de rugir. Elle peut ramper, discrète, et tout de même transformer une vie.
Depuis, je sais que le lézard est toujours là. Dans les pierres, dans mon souffle, dans mes silences.
Et chaque jour, je m’efforce d’honorer cette part de moi :
celle qui observe, patiente… et finit par émerger au grand jour, dans sa pleine vérité.
— Christophe