Catégorie : Chroniques (Page 3 of 4)

Le Platane – L’Arbre qui Veille

Il y a des arbres qu’on ne choisit pas. Ce sont eux qui vous reconnaissent.
Le platane fut de ceux-là.

C’est lors d’un voyage chamanique que son image est venue à moi. Massive, solide, enracinée dans le sol comme un pilier du monde. Il ne cherchait pas à séduire. Il était là, simplement. Présent. Silencieux. Immobile mais plein de vie.

Le platane est un arbre que l’on croise souvent sans y prêter attention. Il borde les routes, protège les places de village. On s’y abrite, on y trouve de l’ombre, on oublie qu’il veille.

Et pourtant, dans sa peau craquelée, dans son écorce qui pèle comme pour révéler sans cesse un nouveau visage, il y a l’histoire de ma propre vie. Celle d’un homme qui s’est longtemps camouflé sous des couches de rôles, de devoirs. Mais qui n’a jamais cessé d’être habité par la quête du simple, de l’essentiel.

Le platane m’a appris que la puissance ne se clame pas, elle se tient droite. Qu’elle traverse les tempêtes non pas en fuyant, mais en s’enfonçant plus profondément dans la terre.

Il ne cherche pas à s’élever plus haut que les autres. Il cherche à tenir.
À offrir un refuge.

Aujourd’hui, je sais que cet arbre parle de moi. De ce que je suis, derrière les mots, derrière les gestes.

Le Regard de la Buse

J’avais seize ans.

C’était une journée ordinaire à la campagne. Un ciel neutre, des chemins de terre, des arbres silencieux. En marchant sans but, j’ai croisé un garçon de mon âge, un copain de village, armé d’un fusil. Il était là, décontracté, le doigt encore chaud sur la détente.

— Tu chasses quoi ? lui ai-je demandé.

— Tout.

Le mot a claqué comme un coup de feu.

Il a ajouté, presque fièrement, qu’il avait tiré une buse ce matin-là, dans un champ voisin. J’ai protesté : ces oiseaux sont protégés. Il s’est emporté, prétextant son instinct de chasseur. « Tu peux pas comprendre. T’es pas un homme des bois, t’es un gamin qui cause. »

Je lui ai demandé de me conduire jusqu’à l’oiseau. Il a accepté, non sans défi.

Quand on est arrivé, là, couchée dans l’herbe, était la buse. Encore vivante. Elle bougeait faiblement, son aile cassée comme un drap froissé. Il s’était contenté de tirer… puis de l’abandonner dans sa souffrance.

J’ai senti une vague de colère me traverser. Je lui ai dit qu’il ne méritait pas son arme. Il s’est approché, et sous mes yeux, dans un geste d’intimidation, il a pointé le fusil sur la buse.

Et c’est là que je l’ai vue. Elle. Ses yeux. Le regard de la buse s’est tourné vers moi. Il n’y avait ni sauvagerie ni reproche. Il y avait cette peur qu’on ressent quand on sait que c’est la fin. Et ce regard m’a transpercé.

Je n’ai pas bougé. Pas un geste. Pas un mot. Il a tiré.

Je suis rentré chez moi. Honteux. Cassé. Me traitant de lâche, de spectateur inutile. La nuit tombée, incapable de fermer l’œil, je suis ressorti. J’ai marché dans le noir jusqu’à ce champ.

Elle était là, encore. J’ai mis son corps dans un sac, avec délicatesse. Et je l’ai portée dans un endroit que j’aimais. Une clairière silencieuse, baignée de mousse et d’écorces. Là, j’ai creusé. Et je l’ai enterrée.

En m’excusant.

Je ne saurai jamais si elle m’a entendu. Mais je crois qu’à cet instant, j’ai promis, sans le dire, de ne plus jamais être silencieux devant la cruauté.

Elle était une buse. Elle était sacrée.

Le Clan du Tigre

Il y a des moments dans la vie où l’on ne s’attend pas à être traversé. Des instants inattendus, qui pourtant ouvrent une brèche.

Lors de l’épidémie de COVID-19, un gymnase que je gérais a été réquisitionné pour devenir un centre d’accueil pour les sans-abri. J’ai d’abord agi par devoir. J’étais gestionnaire. Je m’occupais du bon fonctionnement des lieux. Mais très vite, quelque chose en moi a changé. L’armure a commencé à se fendre. À travers les regards, les silences, les éclats de rire et les blessures de ceux que la vie avait jetés dehors, j’ai ressenti une humanité brute, belle, douloureuse.

Un jour, j’ai proposé un rituel : le bâton de parole. Appris lors d’un stage chamanique, c’est un moment sacré où chacun parle à son tour, avec le cœur. Ce jour-là, dans ce gymnase transformé en refuge, la parole a circulé. Les cœurs se sont ouverts. Les regards se sont faits tendres. Les silences, lourds de vérité.

Quand ce fut à moi de parler, je leur ai partagé un souvenir puissant : ma hutte de sudation dans le canyon de Chelly, en Arizona. Ce soir-là, notre guide Gilles avait dit que la Grande Ourse était à l’aplomb exact de notre hutte. Il avait proposé de nous appeler le clan de l’ours. En évoquant cette mémoire, j’ai regardé ces hommes cabossés autour de moi, et j’ai vu en eux la même flamme. Je leur ai dit que chaque matin, en entrant dans ce gymnase, c’était comme si nous pénétrions tous dans la cage d’un tigre endormi : le COVID. Et que nous avancions prudemment, silencieusement, en faisant attention de ne pas le réveiller — c’est-à-dire de ne pas nous contaminer.

Et je leur ai proposé, comme un acte symbolique, de nommer notre cercle : le clan du tigre.

Ce nom a résonné. Certains ont pleuré. Moi aussi. Car à cet instant précis, nous n’étions plus des naufragés égarés. Nous étions une meute, un clan. Unis par quelque chose d’indéfinissable face à ce danger insidieux.

Cette expérience m’a appris que la vulnérabilité est une force. Que l’ego n’a pas sa place sur le chemin du cœur. Et que parfois, dans un gymnase reconverti en sanctuaire, un clan peut naître…

Les Cinq Frères

Ils ne sont pas venus par hasard. Ils ont surgi de mes voyages intérieurs, de la chaleur des huttes de sudation. Je ne les ai pas choisis. Ils m’ont reconnu. Chacun d’eux est venu poser sur moi une empreinte. Chacun d’eux m’a enseigné une facette de moi-même.

L’Ours fut le premier. Il trônait au centre d’une salle baignée de lumière blanche, debout près d’un trône, avec la noblesse des rois anciens. Il m’a enlacé, et dans ce geste, j’ai compris qu’il était ma force tranquille, mon ancrage. C’est lui qui m’invite à la douceur envers ceux que j’aime, mais aussi à la fermeté, à l’affirmation. « Tu es un ours, m’a-t-il dit, alors grogne comme un ours. »

Le Requin m’est apparu par surprise. Silencieux, majestueux. Il m’a regardé dans les yeux et m’a dit : « Sois comme moi. Ne montre pas toujours ton intention. Sois précis. Tranche ce qui n’a plus lieu d’être. » Avec lui, j’ai plongé dans des grottes sous-marines, où les torches éclairaient les parois de ma conscience. Il est mon instinct, mon sang-froid, ma stratégie.

Le Loup est le plus discret. Il n’a presque jamais parlé, mais il est toujours venu quand je m’éloignais de mon essence. Il m’observe, me jauge, m’attend. Il marche avec moi quand je doute de ma place. Il est ce lien paradoxal entre solitude choisie et besoin de clan. « Suis-moi, disait son regard, et rappelle-toi d’où tu viens. »

Le Sanglier est venu dans la sueur et la poussière. Il n’a pas parlé, mais il m’a transmis sa détermination. Il avance, point. Il ne négocie pas avec la peur. Il incarne la persévérance, le refus de reculer. Quand je vacille, je l’entends souffler, frapper le sol de ses sabots : « Debout. Encore. Maintenant. »

Enfin, le Lézard. Le veilleur silencieux. Celui que j’ai d’abord vu gravé dans une falaise d’Arizona, puis surgir sous la forme d’un petit reptile venant se poster à mes pieds. Il m’a fixé, et j’ai su. Lui est le lien entre mes rêves et mes jours. Il est la mémoire, l’observation patiente, la sagesse ancienne. C’est lui qui m’a appris que mes couleurs devaient être montrées au monde, sans peur.

Ils sont cinq. Cinq esprits, cinq facettes de mon essence. Et chaque jour, je marche avec eux. Ce ne sont pas des symboles figés. Ce sont des guides vivants, intérieurs, sauvages. Des alliés. Des fragments de mon âme.

Ils sont les sentinelles de mon équilibre. Quand je doute, quand je chancelle, je ferme les yeux et je les invoque.

Alors, je redeviens entièrement moi.

La Berceuse du Gardien

Ferme les yeux, gardien des forêts,
Pose ton cœur sur la mousse épaisse,
Les étoiles veillent, les vents se taisent,
Et la Terre murmure qu’elle t’aime en secret.

Là-haut, ton frère, léger comme l’aube,
Marche pieds nus sur les cendres douces,
Il te parle au creux des soupirs des branches,
Dans chaque étoile qui danse.

Dors, sentinelle, pose ta peine,
Les gardiens aussi pleurent dans l’obscur,
Mais leurs larmes font fleurir des graines
Qui au matin écloront sans murmure.

Repose-toi, frère,
Aux totems anciens gravés dans la peau,
Tu n’es pas seul — nous sommes à tes côtés,
Loups, ours, et cieux t’enlacent sous leurs flambeaux.

Le Lézard du Canyon

Arizona, juin 2017.
Je suis descendu dans le Canyon de Chelly, sanctuaire sacré du peuple navajo. Un lieu où le ciel semble parler aux pierres, où le vent chuchote des récits anciens.

Nous étions venus pour une quête de vision : quatre jours et quatre nuits, seul, sans nourriture, dans un espace choisi — un lieu de pouvoir. Avant cela, une hutte de sudation, des voyages chamaniques, des prières pour la Terre-Mère.

Lors d’un premier voyage, j’ai vu une falaise. Gravé sur sa paroi, un animal aux doigts fins, presque humains. Je ne distinguais pas son nom, seulement une sensation. Une énigme.

Puis un jour, assis au sol, mes pensées vagabondant dans le vent chaud du canyon, mon regard s’est posé sur un caillou entre mes jambes. Il avait la forme exacte d’une tête de lézard. Un frisson a traversé mon corps. La réponse était là. L’animal qui m’accompagnerait n’était pas un prédateur majestueux, mais ce reptile discret, silencieux… vigilant. Le lézard.

Ce même soir, autour du feu, Percy — le chaman navajo qui nous guidait — a raconté une histoire. Celle… d’un lézard. Un lézard qui avait peur de montrer ses vraies couleurs au monde. J’ai écouté en silence, bouleversé. Cette histoire s’adressait à moi. Et à moi seul.

Quelques jours plus tard, je me suis installé pour ma quête, face à une immense falaise. Devine ce qu’elle dessinait ? Le corps d’un lézard, sculpté par le vent et l’érosion. Le même que dans mon premier voyage. Le signe était clair.

Durant ces quatre jours, j’ai beaucoup pensé à mon père, à ma famille, à ma solitude. J’ai parlé au vent. J’ai dormi dans les bras du silence. Et puis, le dernier matin, un lézard réel est sorti de derrière un rocher. Il s’est arrêté net à mes pieds et m’a regardé, droit dans les yeux. Longtemps. Comme pour m’interroger :
« Vas-tu enfin montrer tes couleurs, toi aussi ? »
Puis il est reparti. Tranquillement.

Je suis rentré au camp, changé.
Pas de grande vision spectaculaire. Juste un dialogue avec un lézard.
Et pourtant…
Je crois que c’est ce jour-là que j’ai compris quelque chose de fondamental :
la puissance n’a pas toujours besoin de rugir. Elle peut ramper, discrète, et tout de même transformer une vie.

Depuis, je sais que le lézard est toujours là. Dans les pierres, dans mon souffle, dans mes silences.
Et chaque jour, je m’efforce d’honorer cette part de moi :
celle qui observe, patiente… et finit par émerger au grand jour, dans sa pleine vérité.

— Christophe

Lorsque le Feu touche la Maison

Le 23 avril 2025, un incendie a frappé les Pine Barrens.

Ce nom, pour beaucoup, n’est qu’un lieu sur une carte du New Jersey.
Mais pour moi, c’est une maison.
Une terre initiatique. Un sanctuaire.
Là où mes pas ont suivi ceux d’hommes que je n’ai jamais vus, mais que j’ai pourtant connus de cœur : Grand-père Stalking Wolf. Tom Brown Jr.
Là où j’ai compris ce que voulait dire : revenir au vivant.

Je me souviens de cet été 2024.
Je dormais dans une hutte de débris, le corps au ras de la terre, le cœur dans les étoiles.
Je me baignais dans l’étang aux eaux rouges, teintées par les racines des cèdres — comme si la forêt avait saigné doucement pour nous offrir sa force.
Je partageais des silences et des rires avec Kros, Amy, Charlotte. Des frères et sœurs d’âme, appelés là, comme moi.
Et cette hutte de sudation…
Je suis entré seul. Je suis ressorti lié.
À la terre.
À mes ancêtres.
À cette école invisible, transmise de tambour en tambour, de feu en feu.

Savoir que les flammes ont léché cette terre m’atteint au plus profond.
Mais je sais… Le feu est aussi transformation.
Et les racines de cette forêt sont vieilles et puissantes.
Les cèdres pleurent peut-être aujourd’hui, mais ils n’oublieront pas.

Alors je pose ici ma prière :
Que cette terre se relève, nourrie de nos pas, de nos chants, de nos larmes.
Qu’elle retrouve son feu sacré, celui du tambour et non des flammes.
Que le souffle de Grand-père veille sur elle.
Que Tom la protège encore.

Et que chaque Gardien, où qu’il soit, se rappelle :
les Pine Barrens brûlent peut-être, mais la flamme que nous y avons allumée, elle, ne s’éteindra jamais.

— Christophe

La Montagne du Pardon

En février 2025, alors que je venais de prendre la route vers l’inconnu, j’ai fait halte dans une région qui m’était presque étrangère : l’Alsace. J’avais appris, en remontant ma généalogie que cette terre portait l’empreinte profonde de mes ancêtres. J’y ai retrouvé le berceau du nom que je porte : Berna, qui signifie « l’ours fort ».

Ce jour-là, je me suis rendu au Mont Sainte-Odile, un sommet mystique enveloppé de l’air pur de l’hiver. Il n’y avait presque personne. Le silence régnait, profond et habitable. Je marchais dans cette enceinte ancienne sans but précis, comme guidé par une main invisible.

Au centre de la cour, un pupitre de bois portait une simple pancarte. Je me suis approché. Il était écrit :

« La grâce du pardon. »

Je suis resté figé.

C’était comme si la montagne me parlait. Comme si mes ancêtres, de là où ils reposent, m’avaient guidé jusqu’à cette phrase, témoignage d’une transmission silencieuse. Ce n’était pas une simple invitation au pardon des autres, mais un appel à me pardonner moi-même. Pour mes retards. Mes colères. Mes doutes. Pour les fardeaux que je portais en pensant qu’ils étaient les miens seuls.

Dans cet instant suspendu, j’ai senti que la montagne me reconnaissait. Non comme un étranger, mais comme un fils revenu sur la terre de ses aïeux, un gardien en devenir.

Depuis ce jour, cette phrase me suit. Elle n’est pas devenue un dogme, mais une compagne. Quand le poids du passé se rappelle à moi, quand la rage ou le chagrin reviennent me visiter, je me souviens de ce pupitre et de cette invitation.

La grâce du pardon.

Elle est peut-être la première clef du Gardien que je deviens. Et cette montagne, ce jour-là, était mon seuil.

Le Porteur de Feu

Je m’appelle Christophe.
Un prénom ancien, que l’on traduit souvent par « celui qui porte le Christ ».
Mais au-delà de toute connotation religieuse, il y a là une vérité symbolique qui me suit depuis l’enfance.

Porter. Traverser. Protéger.
Pas au nom d’une gloire, mais d’un élan intérieur.
Depuis toujours, je sens en moi cet appel à guider, à veiller, à garder.

J’ai souvent marché avec des charges invisibles.
Et pendant longtemps, je n’ai pas compris :
Pourquoi moi ? Pourquoi ce poids ? Pourquoi cette solitude parfois, même au milieu des autres ?

Et puis, un jour, j’ai compris que ce fardeau n’était pas une punition.
C’était un flambeau.

Ce que je porte, ce n’est pas une croix.
C’est un feu.

Celui du vivant.
Celui des anciens.
Celui de ceux qui marchent avec le cœur à nu et les mains ouvertes.

Et aujourd’hui, je ne fuis plus ce nom.
Je l’honore.
Je marche debout.
Je suis un porteur de feu.

L’Encre de l’Âme

Je n’ai pas choisi mes tatouages à la légère.
Ils ne sont pas là pour orner ma peau,
mais pour révéler des vérités gravées bien plus profondément —
dans mon cœur, dans mon histoire, dans mon essence.

Sur mon bras, j’ai tatoué, en combinaison d’oghams, le mot Misneach
le courage, en gaélique.
Non pas un courage de façade, mais celui qu’il faut pour se lever
quand tout semble s’écrouler,
celui qu’on invoque dans la solitude,
celui qui fait trembler les genoux mais pas l’âme.

Sur l’autre bras, Mitakuye Oyasin.
Une prière Lakota.
“Nous sommes tous reliés.”
Ce tatouage me rappelle que je ne suis jamais seul.
Que chaque pas, chaque arbre, chaque regard fait partie de la même danse.
C’est un lien sacré avec le vivant, un pacte silencieux avec le monde.

Sur ma nuque, le nom de mon ange de naissance : Cahetel.
Celui qui bénit la terre, le maître des 4 éléments.
Il est ma prière muette, mon étoile dans les nuits sombres.

Et puis, il y a les runes,
les symboles anciens qui résonnent avec ma mémoire cellulaire.
Thurisaz, l’épine. Algiz, les bois de cerf.

Chacun de mes tatouages est une porte.
Un talisman.
Un miroir de mon parcours.
Ils racontent ce que parfois, les mots n’arrivent pas à dire.

Ma peau est devenue parchemin.
Et chaque encre, un serment.
Non pas pour impressionner.
Mais pour me souvenir de qui je suis
quand la vie me bouscule ou que le doute s’infiltre.

Ils sont mes repères, mes totems,
et parfois même… mes guides silencieux.

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